Home Cinema: matière audiovisuelle modulable pour hyper spectateur

Aujourd’hui les arts numériques intègrent de plus en plus les nouveaux modes de consommation de spectateurs qui sont aussi les usagers de nouveaux outils technologiques de création audiovisuelle, via leur smartphone ou leur ordinateur.  Et si le spectateur devenait acteur de son propre cinéma ? Et, plus largement, si le cinéma et le travail de l’image n’étaient plus qu’une matière modulable livrée aux jeux de manipulation et d’interaction d’un hyper-spectateur par des artistes en quête de plus d’intimité ? C’est à cette intéressante réflexion qu’invite l’exposition Home Cinema, présentée à la MAC de Créteil dans le cadre du festival EXIT.

En regardant le triptyque Memory de Laure Milena et Raphael Elig, on ne peut qu’être subjugué par le rapport étrange qui s’invite entre les images collectées, souvent très personnelles, de ces films amateurs dont la réalisation s’étale entre 1950 et 2010, et la manipulation très abstraite de ces mêmes images qui émane de l’utilisation d’une tablette interactive connectée pour les faire défiler, en changer les contrastes, les contours ou les incidences sonores. Dans le prolongement des techniques du journal filmé d’un Jonas Mekas par exemple, le traitement de la matière audiovisuelle semble ici s’inscrire dans un mélange d’intimité personnelle, touchant le spectateur au plus près, et de technologie numérique ergonomique, lui offrant une nouvelle approche de cette même matière.

Dans les travées bruissantes de la Maison des Arts de Créteil, toujours propices aux expérimentations ludiques et partagées, plusieurs autres installations présentées dans le cadre de l’exposition Home Cinema concoctée par le commissaire Charles Carcopino pour le festival EXIT, partent de ce même sentiment hybride, exprimant une nouvelle vision d’un cinéma où sensibilité, mémorielle ou intime, et technologie plus prosaïque, cernent une multitude de propositions artistiques autour de l’image animée et de la matière filmique.


Lauren MOFFATT > "The unbinding" from Le Fresnoy 

Les fragments d’images archivées, véritables collages surréalistes aux effets cubistes que propose le film The Unbinding de Lauren Moffatt, expriment de manière allégorique la façon dont la technologie interfère avec notre apparence physique et notre quotidien. Ces interférences ne sont pas forcément toujours aussi inquiétantes. Le Videopainting de Sweatshoppe révèle ainsi votre visage pris par un photomaton sur un mur géant grâce à l’humour visuel coloré d’un balai-brosse connecté. Le Drive-In Theater de Jung Yeondoo invite les spectateurs à intégrer l’univers cinématographique en s’installant au volant d’une voiture où défilent à la fenêtre des images floutées aux consonances d’arrière-plan urbain, et ce tout en étant filmé soi-même.
 


Drive-in-theater - Jung Yeondoo from Le Studio MAC Créteil 

Manipulation et détournement

Le principe de manipulation – tant physique que symbolique - est en tout cas le fil conducteur le plus souvent retenu par les artistes dans cette nouvelle expression d’un cinéma pour hyper-spectateur participatif, même s’il peut aussi parfois prendre la forme de sculptures lumineuses fréquentielles (les panneaux acryliques réfléchissant les signaux lumineux du Frequencies Light Quanta de Nicolas Bernier) ou d’un film génératif comme dans le cas du Dérives d’Emilie Brout et Maxime Marion, où des séquences d’eau extraites de films sont automatiquement remontées en fonction de critères de compatibilité dramatique présélectionnée. Le Hold-On des deux mêmes artistes permet ainsi au spectateur de rejouer différents films en fonction de montages truculents guidés par un véritable joystick reprenant les interfaces des jeux d’arcade du style Streetfighter. Parfait pour chorégraphier de manière directionnelle les pas de danse de John Travolta ou les combats de Bruce Lee !

Plus axé sur la finesse du dispositif, le Dépli de Thierry Fournier propose au spectateur de mixer et remonter différentes séquences à l’aide d’un pupitre iPad tactile de haute précision, permettant même de jouer le son à l’envers, quand la cabine de projection Soma de Guillaume Faure module les séquences diffusées en fonction des émotions du spectateur grâce à des capteurs sensibles (prenant la sudation, la température et le rythme cardiaque) placés sous la paume de la main et des doigts.


Créée sur iPad la pièce interactive Dépli propose une nouvelle forme d’expérience du cinéma et permet de  recréer une infinité de parcours dans le film en choisissant et en mélangeant les plans, leur sens, et leur vitesse. © JBLuneau

Evidemment, certaines installations soulignent le principe de surveillance qui émerge de tout cela, qu’il s’agisse des flux de streaming Peer to Peer piratés en temps réel (le triptyque The Pirate Cinema de Nicolas Maigret), des exercices de détection biométrique robotique du 15 Minutes of Biometric Fame de Marnix de Nijs, ou d’expression plus poétique – les images de nuages hackées sur internet, et les formes liées superposées, qui surgissent du mur d’écrans Blue Screens de Bertrand Planes


L’installation Peer to Peer s’appuie sur un système qui télécharge automatiquement les torrents les plus vus. Les données interceptées sont immédiatement projetées sur un écran, puis effacées. © JBLuneau

Si les artistes d’Home Cinema n’hésitent pas à faire frémir – comme le dinosaure au souffle vrombissant qui apparaît dans le miroir d’Immateriality #5 de Bernard Szajner – cette orientation poétique, voire délicate, de l’installation n’est pas oubliée. En témoignent les petites figurines imprimées en 3D puis projetées, de façon très lo-fi, du Form Fiction de Julien Maire, la pellicule de portraits brodés du Antidote d’Evangelia Kranioti, ou encore les colonnes de LEDs tournées vers le mur de projection du Home Movies de Jim Campbell, qui donnent une aura filtrée fantomatique aux films diffusés.


Formal Fiction est un film imprimé en stéréolithographie : chacune des images, décors , acteurs du film  imprimés en 3D dans une résine transparente et directement projetées grâce à un projecteur adapté.  © JBLuneau

Immersion dans la matière audiovisuelle

L’autre procédé le plus utilisé par les artistes d’Home Cinema pour suggérer ce nouveau rapport du spectateur à la matière audiovisuelle vivante est celui de l’immersion. Minimaliste chez les architectes numériques de Lab[au] dont la nouvelle version de leur dispositif Particle Synthesis prend les atours circulaires d’une machine spatialisée multi-écrans au ras du sol, cette immersion exerce une fascination magnétique dans le Space Odyssey d’Etienne Rey, prolongement encore plus psychique et cinétique de sa précédente création laser Tropique – ici renforcée de couleurs vives, de variations lumineuses élastiques encore plus sensorielles et d’une bande-son prenante signée du compositeur électro-acoustique Wilfried Wendling.


Entre sculpture et architecture immatérielles, l'installation Space Odyssey plonge le public au cœur d'un faisceau lumineux pour le situer dans un espace où ses références deviennent mobiles, les distances élastiques, l'équilibre précaire.  © JBLuneau

Étape ultime de ce parti-pris immersif, plusieurs créations de cinéma immersif – visualisables par le biais de casques Oculus Rift offrant un champ visuel à 360° - sont également au programme, dans une sorte de préfiguration de ce que sera peut-être le cinéma « augmenté » de demain (en tout cas de ce que sera le jeu vidéo). Dans ce registre, la marge de progression créative paraît encore grande, la plupart des pièces présentées n’offrant pas forcément un rendu esthétique et interactif sensationnel - en dépit de leur nature ludique et enfantine, le Jusqu’ici de Vincent Morrisset, ou de leur virtuosité chorégraphique et technique, le 360° de Blanca Li) -, ni forcément une valeur ajoutée par rapport aux travaux précédents de l’artiste – le film de Joanie Lemercier s’inspire du paysage filaire et mappé de son Eyajafjallajokull mais a moins d’impact.


Dans la salle de réalité virtuelle, © JBLuneau

De fait, c’est surtout l’univers graphique dense et fantasque créé par Balthazar Auxiètre pour son Cinquième Sommeil qui fait mouche, même si sa précédente version, plus axée sur un déplacement virtuel autocontrôlé dans cet organisme fantasmé (une version présentée au Cube pendant le festival Némo 2013) se révélait plus excitante. Une approche prospective qui invite en tout cas à garder les yeux et les oreilles grandes ouvertes pour suivre les prochains développements de ce « cinéma intériorisé » d’un futur plus si lointain.

Laurent Catala

HOME CINEMA/Festival EXIT
Maison des Arts de Créteil
du 26 mars Au 5 avril
www.maccreteil.com


EXPOSITION HOME CINEMA from Le Studio MAC Créteil 

Quelques photos sur notre Flickr

> à VOIR et ECOUTER <

Hold on & Dérives - Émilie Brout & Maxime Marion from Le Studio MAC Créteil 


THE PIRATE CINEMA from N1C0L45 M41GR3T 
 


Space Odyssey - Etienne Rey & Wilfried Wendling from Le Studio MAC Créteil 


The Fifth Sleep - Trailer from Balthazar Auxietre 

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