Hémisphères/CDA : Perceptions organiques tous azimuts

Invitation au parcours entre expérience perceptive et vision muséo-ludique du vivant, l’exposition Hémisphères ouvre en amont de la prochaine édition des Bains Numériques (du 1er au 5 juin prochain) un jeu de piste sensible intéressant quoiqu’un peu décousu à la redécouverte de notre environnement.

Dès l’entrée dans le hall du Centre des Arts d’Enghien, on est saisi par la nature hybride de l’installation Eau de Paris – Cyprès de Fabien Léaustic qui accueille le visiteur. Suivant les nervures d’un câblage électrique jouant également les armatures architecturales, trois cyprès sont suspendus en l’air et se retrouvent « connectés » par un système d’irrigation d’eau générée par condensation, traçant ainsi une ligne de vie symbolique et sémiologique qui donne à ces acteurs végétaux une dimension vitale particulièrement pertinente, au vu de l’exposition qu’elle introduit.


Eau de Paris - Cyprès _ Fabien Léaustic 

Hémisphères, Géographies de la perception, se veut en effet un parcours plutôt louvoyant. Au fil d’un voyage zigzagant dans les espaces d’expo du CDA, il consigne différentes zones perceptives se complétant, en procédant symboliquement de différents « hémisphères » biologiques, géographiques, utopiques, technologiques se reliant à travers une petite dizaine d’œuvres venant ouvrir autant de pistes artistiques que de portes vers des mondes imaginaires, passés ou futurs.

Malgré son côté un peu hétérogène, conséquence directe d’un commissariat, organisé par Emmanuel Cuisinier, tissé à travers une sélection d’œuvres portées par différentes structures (le Centre des Arts, mais aussi Château Éphémère, Décalab, Digital Performance & Cultures, Elektra, Labo Art & Sciences Paris 1, Maison Populaire), partenaires tous membres du réseau RAN (Réseau Arts Numériques), l’exposition parvient à mettre en perspective un certain questionnement autour du rapport perceptif entre le vivant et le virtuel, en usant de trois points d’entrée thématique, malheureusement assez inégalement répartis.

Fictions biologiques

Axe évident, surtout depuis que la mode du bio-art et le succès de certains artistes comme le Brésilien Eduardo Kac (dont les œuvres ont eu elles aussi l’occasion de frayer dans les mêmes espaces du CDA) est passé par là, les Fictions Biologiques constituent la ligne anatomique forte de cette traversée symbolique du vivant et des différentes pratiques du langage et de l’image que suggère l’expo. Passée la pièce introductive de Fabien Léaustic et les projections flottantes du Lumina Fiction de Golnaz Behrouznia, œuvre révélant une vie évolutive sur différentes couches de voile translucide occupant l’espace comme autant de créatures lumineuses fugitives, on découvre à l’étage les pièces les plus intéressantes en la matière.

Centre des Arts d'Enghien-les-Bains Lumina
Lumina Fiction, @ Golnaz Behrouznia au Cda d'Enghien à Centre des arts d'Enghien.

Créée par le Laab (Laboratoire Associatif d’Art et de Botanique) [réunissant les artistes Nicolas Bralet, François Collin et Sabrina Issa], Variations Pour Montée de Sève se présente sous la forme d’une plante verte dont les poussées de sève jouent le rôle de contrôleurs d’une paire de néons, définissant en retour les teintes colorées et l’intensité lumineuse de la salle. Un beau dialogue entre le vivant et le technique qui doit cependant s’incliner devant la force plastique et sonique du Flux de Julien Poidevin. Directement reliés à une station météo posée sur le toit du CDA, les huit tubes métalliques pointant du mur et composant le dispositif retranscrivent en temps réel les données éoliennes saisies, avec une virulence sonique se répandant dans tout l’espace.

Centre des Arts d'Enghien-les-Bains Julien Poidevin
Flux, © Julien Poidevin

Moins massive dans sa forme que le Eotone d’Herman Kolgen et David Letellier (voir article), Flux conforte sa nature organique grâce à la simplicité mécanique de son fonctionnement, stimulée par la simple puissance du vent, et grâce à la portée éminemment poétique des plaintes auditives qui s’en extirpent. (A signaler que Julien Poidevin et le LAAB sont aussi à l’affiche d’Hémisphères#2, événement associé s’ouvrant dans un axe plus écritures sonores à la Médiathèque George Sand à partir du 3 mai).

 Utopies perceptives et mémoires vives

Maillon faible du parcours, la thématique Utopies Perceptives bénéficie tout de même de l’installation la plus immersive et spectaculaire, en l’occurrence le Ocular Oscillation des Québécois Jean-Sébastien Baillat et Patrick Trudeau. Plus expressive que le tableau noir recourbé et recouvert de formules quantiques du Singularizator d’Olga Kisseleva, plus dynamique que les jeux cinétiques des cinq obsidiennes mises en lumière du Dividers de Flavien Théry, cette pièce – également baptisée 00 – explore certains désordres perceptifs pathologiques provoquant des mouvements d’oscillations involontaires du globe oculaire. Comme un patient passant sur une sorte de « billard » audiovisuel, le spectateur se retrouve donc allongé sous un dôme légèrement convexe et protubérant (ceux qui ont essayé le dôme du SAT à Montréal (voir article) souffriront sans doute de claustrophobie !) diffusant divers flux imagés, concentriques ou plus granuleux, baignés de sourdes sonorités électroniques, et s’articulant dans des tableaux laissant sans cesse planer le doute d’une collision à venir tant les perspectives visuelles s’en retrouvent écrasées. Un dispositif hypnotique et (presque) inquiétant, qu’il convient de tempérer d’un brin de fantaisie en poursuivant la visite et la dernière thématique, Mémoires Vives.

Centre des Arts d'Enghien-les-Bains Ocular
OO - Ocular Oscillation, Jean-Sébastien Baillat, Patrick Trudeau

On y retrouve ainsi, avec une certain malice, la nouvelle expression des considérations technologiques rétro-futuristes de David Guez qui, après le message audio sur répondeur téléphonique déposé pour un futur plus ou moins lointain, passe à la photo avec son Caméra 2067 qui vous propose de vous tirer le portrait, avant de le stocker sur le réseau internet et de vous le renvoyer par email ou autre à la date préalablement choisie – vous pouvez aussi faire le choix, sans doute plus stratégique, de l’envoyer dans les limbes du web.

D’ici 2067, vous avez sans doute le temps d’oublier, mais question travail de mémoire, il convient de saluer l’exercice de muséification (dont le curseur est encore plus ambitieux puisque placé en 2137 !) du Rétro-Musée de Magali Desbazeille. Reconstitution typologique de quatre formats de musée constitutifs de notre temps (arts et traditions populaires, arts et métiers, art contemporain et arts numériques), sa pièce se révèle un joli pied de nez aux grilles de lecture et autres codes expressifs inhérents à chaque genre.


Rétro-Musée ©Brice Pelleschi

Mention spéciale au Musée des Arts et métiers dont la reconstitution en format salon fin XXème siècle déploie une amusante lecture par déclenchements de séquences à partir d’un combiné téléphonique, et permet de repartir à la découverte de ces objets de communication devenus aujourd’hui presque  des pièces archéologiques, comme le minitel et le tatoo.

Laurent Catala

Hémisphères, Géographies de la perception
Centre des Arts d’Enghien-les-Bains, du 13 avril au 3 juillet.
www.cda95.fr

VIDEOS

 

Lumina Fiction from AKTIS video on Vimeo.


Interview des membres du RAN (réseau des arts numériques), concernant l'exposition Hémisphères, au Centre des arts d'Enghien-les-Bains.

/// Julien Poidevin /// Intervention sonore sculpturale /// Résidence internationale 2015 


RetroMusee from magali desbazeille

 

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