Gwendaline Bachini, la pensée en mouvement

Gwendaline Bachini construit une œuvre à la croisée de la danse, de l’image et des nouvelles technologies. Son installation Tactim était récemment présentée dans l’exposition Perceptions des festivals VIA à Maubeuge et EXIT à Créteil, nous l’avons rencontrée à cette occasion. Lorsqu’elle parle, ses mains toujours en mouvement tracent les contours de sa pensée . Et quand on lui demande de nous parler des son parcours, elle commence par « Je suis une enfant de la balle ».

Née d’une mère chorégraphe et d’un père photographe, l’envie de lier image et danse s’est imposée rapidement. Après le TNDI de Chateauvallon et l’École du Louvres, elle fait partie des premières promotions de l’école du Fresnoy dans les sections Spectacle vivant et Film. Elle expérimente le mélange des deux mais n’en est pas satisfaite. « Les danseurs devaient se caler sur l’image, j’avais l’impression de leur imposer une dictature. J’ai eu envie de réfléchir différemment, d’intégrer les nouvelles technologies dans le processus chorégraphique et de quitter l’espace de la scène ».

C’est ainsi que naît le projet Tactim qui propose de penser la chorégraphie à partir du geste du spectateur. Au Monaco Dance Forum où elle est venue le présenter, elle fait une rencontre décisive avec l’équipe de Humatic Gmbh, une entreprise berlinoise, qui lui propose une collaboration. « Je suis partie avec la conviction que la technologie est un outil qui doit s’adapter au danseur et au propos. Sur place, je me suis formée à la programmation et aux logiciels liés à l’image pour pouvoir dialoguer avec les techniciens et comprendre les possibilités. Mais les propositions venaient toujours du mouvement, du toucher. Par exemple, pour comprendre l’interactivité, j’ai passé six mois collée à une vitre ! »


Tactim par Gwendaline Bachini, Festival EXIT 2016, Exposition « Perceptions », Maisons de Arts de Créteil, Photo Johanna Jaskowska.

C’est un exemple typique de la démarche singulière de Gwendaline Bachini. Si vouloir inclure le spectateur dans l’œuvre implique l’utilisation d’un écran tactile, elle éprouve avec son corps la physicalité de l’objet et joue de cette frontière. Rien n’est pris pour acquis, l’effet technologique pour lui-même n’est pas intéressant mais ses implications ouvrent des champs d’expérience. Pendant quatre ans, les explorations artistiques et techniques se mêlent pour aboutir à l’installation finale.


Trailer de Tactim.

Sur un écran à taille humaine, l’image d’un animal, mante religieuse, aigle, tourne en boucle. Le spectateur s’avance dans le halo de lumière ; face à lui, le danseur sort de l’ombre et attend. Une pression de la main sur l’écran et il se met en mouvement pour la rejoindre, à l’étroit dans sa cage, humant, reniflant, frottant tel un animal. Il, ou elle, car il y a alternativement un et une danseuse, est soumis à notre bon vouloir. L’interaction se montre telle qu’elle est réellement, un ordre auquel l’avatar va répondre selon les possibilités que lui a laissé sa créatrice.  Ici, presque 400 scènes ont été filmées et programmées pour correspondre aux parties de l’écran qui peuvent le solliciter.


Animo#1 : CUM, Nuit des musées, Toulon. Photo DR.

On retrouve en germes les thématiques que Gwendaline Bachini continue de développer. Car Tactim date de 2008 et l’aventure a continué. Depuis 2009, elle collabore avec entreprises et chercheurs pour son nouveau projet Animo, au sein du projet R&D Creamove qui regroupe 4D View Solutions,  SIP Conseil et Morpheo qui est une équipe de recherche commune à l’INRIA Grenoble Rhône-Alpes et au laboratoire Jean Kuntzmann, une unité mixte de recherche (UMR) du CNRS, d’INRIA et des universités de Grenoble.

En 2009, je suis allée à Grenoble avec David Prothais (coordinateur du projet) qui m’a présentée 4D View Solutions, une société spécialisée dans la capture et la visualisation de contenu vidéo 3D photoréaliste, dit 4D. Les captations vidéo se faisaient avec 28 caméras à l’époque (aujourd’hui le dispositif en compte 68) ce qui permet des mouvements de caméra à posteriori à 360°. Nous avons proposé une maquette en deux étapes. La première incite le visiteur à interagir avec l’image holographique du danseur. Dans la deuxième partie, il serait scanné à l'entrée puis confronté à sa propre « enveloppe ».


Photo de tournage A#2 avec Gilles Polet et Amélie Torres dans KINOVIS à l’INRIA / système 4D views à 68 caméras.

La maquette enthousiasme tout le monde, le projet est lancé. Un projet sur la longueur puisque tout est à inventer, avec les tatonnements, les erreurs, les bifurcations qu’impliquent ce type de démarche. La première pierre est le travail avec les danseurs. Passionnée par la Théorie de l’évolution de Darwin, Gwendaline Bachini leur demande, pour  Animo #1, d’improviser sur les habitudes prises par les animaux dans un certain contexte qui les rendaient utiles et qui sont perpétuées de génération en génération bien qu’elles n’aient plus de réelles fonctions. Ils regardent des documentaires animaliers, choisissent un animal et en tirent une nature de mouvements. Les propositions sont ensuite resserrées par la contrainte d’espace du Motion Graph dans lequel ils vont devoir s’inscrire, de 2m par 2 au départ, à 5m par 8 aujourd’hui.


Captation 4D avec 4D View Solutions.

Animo #2 s’appuie lui sur un texte de Richard Dawkins qui parle du corps comme une machine à survie, un seul gêne essaie de se reproduire et une fois fait, le corps devient ce qu’on appelle un soma jetable. Un point de vue qui s’aventure dans le microscopique et qui se traduit aussi formellement par un environnement clinique dont les surfaces lisses rappellent les plaquettes insérées dans les microscopes.

La première étape était présentée à Experimenta, Salon Arts Sciences Technologies de Grenoble, et a été testé par plus de 6000 personnes en six jours. Muni de lunettes 3D, le visiteur éclaire le fond d’un puit et fait apparaître et se déplacer l’hologramme du danseur. Sa position lui assure un pouvoir certain sur cet être immatériel et par là le pouvoir de faire vivre l’œuvre par son implication physique. C’est un tout autre rapport à la danse. “On n’est plus dans un regard de connaisseur, le geste emmène à une compréhension, hors du spectaculaire. C’est une perception du corps humain et du mouvement inédite. On n’est pas dans une fascination technologique mais dans un langage mixte qui vient servir un sujet.”

Dans l’œuvre de Gwendaline Bachini, chaque étape est pensée à travers le corps, celui du spectateur, du performeur, le corps biologique, sa représentation via les technologies et la myriade d’interactions qui en découlent. Et tous ces processus reviennent nourrir la pensée, dans un mouvement infini.

Sarah taurinya

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