Gaîté Lyrique en alerte

Lanceurs d'alerte est le premier projet ambitieux, intitulé "grand format", porté par la nouvelle équipe de la Gaîté Lyrique en place depuis cet été. Il mobilise tous les étages et s'incarne en différentes formes artistiques et documentaires du 11 au 29 janvier 2017. Le sujet est au cœur de l'actualité avec les récentes fuites sur les e-mails d'Hillary Clinton et de son chef de campagne, orchestrées par WikiLeaks, ainsi qu'avec la réduction de peine que Barack Obama vient d'accorder à Chelsea Manning. La programmation s'attache à rendre la complexité de ce que représente la figure du lanceur d'alerte et ce qu'elle révèle en creux de nos sociétés informatisées, des arcanes du pouvoir aux niveaux les plus intimes.

(Photo titre : Chelsea's wall de !Mediengruppe Bitnik, 2015)

L'humain derrière le lanceur d'alerte

L'exposition occupe entièrement le niveau -1 de la Gaîté plongé dans une semi obscurité propice aux secrets, ceux que les états nous cachent et ceux dont nous devons nous entourer pour nous protéger de la surveillance. Un leitmotiv pour Julien Assange, co-fondateur de WikiLeaks : Transparency for the state, privacy for the rest of us (en substance, Transparence pour l'état, confidentialité pour le reste d'entre nous). Le collectif suisse !Mediengruppe Bitnik s'est particulièrement intéressé à ce personnage controversé qui vit actuellement confiné dans l'ambassade d'Equateur à Londres suite à un mandat d'arrêt européen qu'il dénonce comme étant une machination. Le collectif, sensible à sa situation, s'est demandé comment rompre son isolement. Ils décident de passer par le biais traditionnel de la poste en équipant un colis d'une caméra qui tweete en direct les images et positions GPS de son périple, Mail Art à l'ère technologique.


Delivery for Mr. Assange, !Mediengruppe Bitnik (2013).

Sur deux écrans, les images et les commentaires à chaud du collectif se répondent sur fond de suspense, le colis arrivera-t-il à bon port ? À travers cette narration simple et efficace, le dispositif détourne les outils de communication-surveillance (réseaux, GPS) en usage créatif au service de la liberté d'expression. À lire sur place, le récit imprimé de l'aventure au jour le jour rend compte de la nature expérimentale du projet, de son intensité émotionnelle et explique le cheminement vers les deux œuvres suivantes.


Vue de l'extérieur de l'installation Assange's room, !Mediengruppe Bitnik (2014).

Au centre de l'exposition, nous sommes invités à visiter le bureau qu'occupe Julien Assange dans l'ambassade d'Equateur, reconstitué de mémoire. La pièce exigüe contraste avec le retentissement mondial des révélations de WikiLeaks et en montre le revers, l'intimité simple renvoie l'image d'un homme ordinaire. Pied de nez aux services de surveillance, l'émulateur Skylift créé par Adam Harvey géolocalise l'installation et ses visiteurs dans l'ambassade d'Équateur à Londres.

La troisième œuvre de !Mediengruppe Bitnik (notre photo titre) se tourne vers Chelsea Manning, anciennement Bradley et soldat américain, emprisonnée depuis 2012 pour espionnage suite à la transmission de documents sur l'Irak. Extraits des fils d'actualité et projetés sur un angle de mur, ses tweets se succèdent, amplifiant ses doutes, ses espoirs, sa reconnaissance envers les communautés qui la soutiennent et ses encouragements à s'engager dans le débat public. L'installation, constituée d'un vélo, d'une remorque et d'un vidéoprojecteur, déambulera en extérieur le samedi 28 janvier à 18h30.
La conférence / performance d'Anne Laforet s'inspire de ce même personnage pour lier espace géopolitique et espace intime le 28 janvier.
Une série de projections complète les informations sur les lanceurs d'alerte, des documentaires sur Edward Sowden et William Binney, ainsi que des conférences et table ronde.

Des dispositifs pour entrer en action


Danae Stratou déambule parmi ses Black Boxes.

Danae Stratou met en scène nos peurs et nos espoirs. Elle récolte les mots soumis par le public via Internet et les répartit dans des boites noires, à ouvrir avant la catastrophe. En ordre de bataille, chacune présente son mot sur un écran, qui laisse place à un compte ou décompte, selon sa nature (ce qu'on doit protéger, ce qui nous menace), appuyé par des sons aigus et des beats sourds qui induisent un sentiment d'imminence : it's time to open the black boxes!. Elle incite à s'imaginer en multitude agissante plutôt qu'en individu passif. Le sentiment de danger immédiat comme moteur de l'action est aussi au cœur de La vie sur terre, extrait de création en cours de Valérie Cordy présentée le 29 janvier.


Une visiteuse utilise Call-A-Spy lors du vernissage.
 
Sur une forme plus ludique mais tout autant mêlée au réel, le collectif Peng! propose de faire des canulars téléphoniques aux espions du monde entier (grâce notamment aux numéros divulgués par WikiLeaks) via des cabines anonymisées. Le but est soit de les occuper pour qu'il perdent du temps, soit de carrément les démotiver et les inciter à quitter leur job. Plusieurs identités et modes d'action sont proposés pour une meilleure efficacité. Le projet est aussi décliné en spectacle les 26 et 27 janvier. Les appels sont alors passés en totale improvisation dans le cadre d'une parodie de jeu télévisé.


Au sein de l'exposition, un espace ressources permet de se documenter sur le sujet.

Ces allers-retour entre virtuel et réel, jeux et enjeux très sérieux, sont autant d'incitations à comprendre que les choix personnels peuvent impacter à plus grande échelle, que chacun peut faire entendre sa voix et imaginer d'autres réalités. Les Yes Men en sont l'exemple frappant, leurs impostures mettent à jour avec un humour décapant les dysfonctionnement du système et secouent les plus puissants. Ils présentent leur dernier film, The Yes Men are revolting, le 28 janvier et vous convient à deux workshop les 27 et 28.
Autre activiste de la première heure, Konrad Becker donnera une micro-lecture le 28 janvier, condensé de ses réflexions sur l'art de la guerre de l'information, selon les mots d'Ewen Chardronnet qui a traduit son Dictionnaire de réalité tactique pour les éditions Supernova, présenté à cette occasion. Suivront le Dictionnaire de réalité stratégique et le Dictionnaire des opérations, une trilogie pour emmener à la compréhension des techniques de manipulation cognitive et à la reconquête de nos espaces intérieurs.

Le programme complet de la manifestation est à consulter sur le site de la Gaîté Lyrique.

Texte et photos Sarah Taurinya.

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