Digital Folklore: le folklore numérique a la vie dure

En s’appuyant sur les sources désormais offline de plus de 300 000 pages web personnelles Geocities, l’exposition Digital Folklore présentée au HMKV de Dortmund propose un intrigant voyage d’œuvres retraçant les élans collectifs et communautaires des usagers-créateurs du web. Une nouvelle manière d’interroger l’archéologie des médias, conçue par les artistes Olia Lialina et Dragan Espenschied, sous la direction de la curatrice Inke Arns, directrice artistique du HMKV.

En dépit de son expansion constante, la Galaxie médiatique web affiche de nombreuses pertes au compteur. Depuis sa création, des milliers de sites et de pages qui ont offert des lignes graphiques convergentes à une communauté d’usagers en ayant longtemps reproduits les principaux motifs iconiques - Lolcats et autres GIFs animés -, créant ainsi une véritable culture numérique partagée et amateur, ont été désactivés.

Leurs sources, lorsqu’elles ont pu être conservées, constituent pourtant un véritable trésor pour des artistes et spécialistes  des cultures numériques s’intéressant particulièrement à cette dimension humaine de l’usage technologique.  Elles invitent en effet à découvrir les rouages d’un folklore numérique toujours bien vivant et susceptible d’intéresser le public et les artistes d’aujourd’hui, comme en témoigne l’exposition Digital Folklore présentée jusque fin septembre au HMKV de Dortmund et qui s’appuie sur l’archivage One Terabyte of Kilobyte Age, contenant les restes de 381 934 pages personnelles Geocities, réalisées entre 1994 et 2009 par ces usagers-amateurs de la période préindustrielle de l’internet.


Exposition Digital Folklore

Curatrice de la manifestation, Inke Arns, directrice artistique du HMKV de Dortmund en Allemagne, a immédiatement pensé aux artistes/experts Olia Lialina et Dragan Espenchied pour mener à bien le projet. « Oliana Lialina et Dragan Espenschied travaillent sur cette archive depuis un long moment.  Je leur ai donc demandé qu’ils réalisent une sélection à partir de cette dernière », explique Inke Arns. « Olia est l’une des artistes pionnières des premiers pas du net.art. Elle est donc naturellement une véritable experte quand il s’agit de parler folklore du web. Dragan est un artiste mais aussi un conservateur numérique expérimenté puisqu’il dirige depuis 2014 le programme Rhizome’s Digital Conservation à New York. »

Archéologie des médias : l’usage plus que la technologie

Alors que la culture numérique cède à son tour au charme du rétro, le trio avance une vision divergente, selon laquelle l’archéologie des médias ne doit pas seulement focaliser sur les inventions technologiques ou sur le prisme inventeurs / programmeurs / spécialistes, mais aussi sur le travail de réalisation des milliers de pages personnelles créées par les simples utilisateurs : ces « amateurs » du web qui ont en fait largement participé à la définition vernaculaire du web, avec ses esthétiques très spécifiques - bien que parfois un peu kitsch - que nous connaissons.


Exposition Digital Folklore

Selon Inke Arns, « La culture de l’informatique et du net n’est déterminée qu’à la marge par l’innovation technologique. Après tout, quelle importance que l’on sache qui a inventé la puce électronique, la souris, le protocole TCP/IP et le grand réseau mondial web. Ou encore quelles étaient les raisons, les explications logiques qui se cachaient derrières ces inventions. Ce qui compte plutôt, est qui les utilise et avec quel usage. Si la technologie informatique a bien une seule signification culturelle, celle-ci ne procède en fait que de ses seuls utilisateurs. »

Inke Arns se souvient d’ailleurs à ce propos de sa participation à un panel, lors de Transmediale 2012, où elle partageait le micro avec deux autres experts en archéologie des médias, Siegfried Zielinski et Wolgang Ernst. « Ils débattaient autour de l’importance de savoir écrire ou pas du code », raconte-t-elle. « Dragan Espenchied et Olia Lialina étaient alors intervenus depuis le public, en leur demandant ‘si quelqu’un s’intéressait ici à ce que font les usagers’ ? Cela est resté gravé dans mon esprit. »
 

L’humour plutôt que la nostalgie

Concrètement, l’exposition présentera un savant mélange de pièces online et de dispositifs plus physiques. « Il y aura un total de 21 œuvres et huit seront des œuvres en ligne », détaille Inke Arns. « Les autres formes de présentation non connectées  seront très variées et passeront par l’utilisation de vieux PC, de moniteurs, de projections, de carrousels de diapositives, d’écrans plats, de mini-tablettes mais aussi de vêtements, T-shirts,…Il y aura même une sélection de livres manuels des débuts ! »

Comme on peut le constater, une grande partie des œuvres seront donc présentés offline. « Il faut garder à l’esprit qu’Olia Liliana et Dragan Espenchied ont travaillé à partir des restes de 381 934 pages personnelles Geocities », rappelle Inke Arns. « Ils ont focalisé sur les pages web elles-mêmes mais aussi sur tous leurs éléments : GIFs animés comme l’avertissement "Under Construction", des Peeman.gif, des motifs décoratifs d’arrière-plan (la lumière qui se reflète dans une surface d’eau bleue, des nuages cotonneux, un ciel étoilé, etc.) ou des messages d’au revoir. Certains de ces éléments mobiles sont transformés en courtes vidéos, dans le but de recréer le fonctionnement des GIFs animés par exemple. Digital Folklore offre ainsi un accès à l’intégralité de l’univers iconique, des GIFs animés, aux décors de fonds, avec flèches et boutons ! »
 

Pas de risque cependant que l’exposition verse dans une certaine forme de nostalgie d’une période où le net était la fois plus participatif et moins mercantile. L’humour est largement plus sollicité. « Est-ce que Flexible Dancefloor Disco ne ressemble pas à une danse de morts-vivants ? À une parade de zombies numériques ? Je trouve cela incroyablement drôle », revendique Inke Arns. « L’exposition permet de relier la nature ironique, blagueuse des animations web de l’époque : le dancing dude, le chat hawaïen, et d’autres. C’est un peu comme le référentiel de l’humour du net, non ? »

Dancing Dude Gif

Chacun se fera son idée là-dessus, mais pour Inke Arns, aucun doute, « Digital Folklore est une manière de réhabiliter cette esthétique, créée par l’usager pour l’usager et faisant un peu fouillis en apparence, en revendiquant qu’elle est sans doute le plus important, beau et largement méconnu langage de ce que l’on appelle les nouveaux médias. »
 

Laurent catala

Digital Folklore, HMKV, Dortmund, du 25 juillet au 27 septembre 2015
www.hmkv.de
digitalfolklore.org


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