Data Art, l'art d'un monde d'informations

Data art

De nombreux artistes utilisent aujourd’hui les données brutes produites par nos sociétés comme matériaux de création, tout en réfléchissant à la façon dont celles-ci peuvent être visualisées de façon inventives, ou transformées en œuvre d’art. En brouillant la frontière entre art et information, le Data Art abolit le mythe de l’artiste romantique tout en proposant un acte artistique fondamental dans un commentaire critique sur le monde d’informations dans lequel nous vivons. Un monde censément transparent et pourtant de moins en moins lisible, ou compréhensible, par le non-spécialiste. En ce réappropriant cette masse d’informations, les Big Data, le Data artiste redonne sa place à la fantaisie dans un univers de données et de concepts de plus en plus abstraits.
 

Le Data Art

Le Data Art a pour objectif la création de formes esthétiques et d’œuvres artistiques créées à partir de la nature numérique des données génératrices de Big Data (graphiques, simulations, feuilles de calculs, statistiques, etc.) Il permet ainsi de transformer en images, en objets, ou en sons, toutes données immatérielles produites par notre environnement. Le Data Art exhibe également les liens sous-jacents qui existent entre les algorithmes omniprésents dans nos vies - chiffres des bases de données, information brute, données collectées par les moteurs de recherches, calculs et statistiques (géographiques, politiques, climatiques, financiers) et la création artistique.

Catastrophes naturelles dans le monde. Data Art
Catastrophes naturelles dans le monde. Image extraite de l'exposition EXIT. Au Palais de Tokyo (novembre 2015 / janvier 2016)

S’il est malheureusement encore bien souvent admis que l’art et les technologies de l’information évoluent dans deux univers antagonistes, une nouvelle génération d’artistes travaillant dans le domaine des médias électroniques ne peuvent se permettre de penser le monde - et l’art  - en ces termes. Pour ceux-là, le maniement des médias et des outils informatiques se fait naturellement dans une optique créative (et cela nécessite le plus souvent de se pencher sur les technologies informatiques : création de logiciels, programmation, analyse des données, algorithmes, documentation et récupération de meta-données sur internet, etc.). Cette mouvance, encore émergente aujourd’hui, ré-enchante le quotidien de l’homo-technologicus en proposant une nouvelle lecture du monde de plus en plus « mathématique »et rationaliste, dans lequel nous vivons. Pour ces artistes, cette vision techno-scientiste n’est que le reflet de surface d’un autre monde, beaucoup plus complexe, secret et merveilleux, un monde qui dit beaucoup également, celui des données et de l’information.


Les données personnelles ...découverte d’un monde bâti autour du big data.
 

Algorithme et flux de données

Le monde dans lequel nous vivons est aujourd’hui presque entièrement régi par les algorithmes. Un algorithme est une séquence d’instructions informatiques, appliquées de façon systématique par une machine, ou un logiciel. Auparavant, un opérateur donnait des instructions à un ordinateur et celui-ci effectuait des commandes. Avec les algorithmes, l’ordinateur effectue des tâches automatiques, seul et sans assistance. Certains algorithmes sont les principaux acteurs de la syndication (souscription à un flux de données, par exemple, flux RSS). Ils vont chercher l’information et la ramène à l’utilisateur qui s’est inscrit sur un « fil de syndication ». Bien sur, d’autres algorithmes récupèrent ces mêmes données.

Ces programmes capturent – et proposent – alors du contenu, en fonction des choix antérieurs de l’utilisateur (sur google, amazon, facebook, yahoo, etc.), ce sont les agrégateurs de flux et des collecteurs de Big Data. L’explosion quantitative actuelle du flux de données numériques oblige à concevoir de nouvelles façons de visualiser ces informations. Le traitement de la recherche, de la récupération, du stockage et de l’analyse de ces données est un secteur encore émergent, mais il donne du travail aussi bien aux spécialistes de l’évaluation et de l’analyse qu’aux artistes. Le traitement de ces données, extrêmement complexes et diversifiées, est d’ailleurs à l’origine de la création d’un tout nouveau secteur économique émergent dans le domaine des technologies de l'information, tout comme de nouvelles formes de création artistiques.


Le treemap représente des données hiérarchiques dans un espace limité,  inventé par Ben Shneiderman 


Data Visualisation, premier pas du Data Art

La visualisation des données (ou « Data Visualisation »), est devenue une discipline fondamentale aujourd'hui alors que de plus en plus d'entreprises, de municipalités, d'administrations, sont obligées d'inventer des façons visuellement amusantes et marquantes de classer les Big Data générés par les mouvements des populations, leurs habitudes de consommation, de communication, de déplacement, etc. Un premier pas dans le monde du Data Art consiste donc à aborder la visualisation de ces données. Parmi les pionniers de cette discipline, auparavant entièrement scientifique dédiée aux représentations graphiques de données statistiques, on trouve le théoricien Edward Tufte qui est à l’origine de la création des sparklines (un format graphique concis développé pour être inséré dans un texte) et le Treemap, inventé par Ben Shneiderman en 1990.

Parmi les autres techniques et terminologies de représentation graphiques, on trouve le « Diagramme en bâtons », le « Diagramme circulaire » (plus connu sous le nom de Camembert ou Donuts Chart), « Nuage de points », « Lignes », « Bulles », « Heatmap » (cartographie des « points chauds »), etc. Tous font références aux différentes façons de rendre visuellement attractif, et surtout compréhensible la masse de données (également appelée « paysages de données » ou « datascapes ») qui compose notre quotidien. La visualisation de données, souvent génératrice de pièces graphiques extrêmement complexes, en devient parfois elle-même artistique. Matt Willey par exemple, s’inspire de ces formes avec At This Rate et 2060 Poster, pour montrer l'impact de l'économie et des activités humaines sur l'environnement.

Matt Willey, 2060 Poster. Data Art
Matt Willey, 2060 Poster, Affiche produite pour sensibiliser la destruction de la forêt amazonienne


Aux origines du Data Art

Si l’on devait dater les origines de ce que l’on nomme aujourd’hui Data Art (également parfois appelé « Information art » ou informatism ») il faudrait citer l’artiste minimaliste Kynaston McShine et son exposition « Information », donnée au MoMa en 1970. En choisissant de présenter l’union de la science, de l’informatique et des technologies de l'information avec les formes plus classiques de l'art (y compris la performance, les arts visuels, les arts numériques et l'art conceptuel), McShine propose une première définition du Data Art. Dans le catalogue d’exposition du MoMa, il écrit d’ailleurs: « Increasingly artists use mail, telegrams, telex machines, etc., for transmission of works themselves—photographs, films, documents—or of information about their activity. » (« De plus en plus d’artistes utilisent le courrier, les télégrammes, le télex, etc. pour transmettre leurs propres travaux – photographies, films, documents – ou diffuser de l’information sur leur activité »).

Pour Kynaston McShine, art et information étaient d’ors et déjà inscrits dans un même mouvement évolutif, celui d’une époque littéralement « faite d’informations ». D’autres racines du Data Art sont également à chercher du côté des pionniers de l’art génératif, cette forme artistique faisant appel à la création par ordinateur via des algorithmes et le langage informatique.


Mark Napier, Black and White, art génératif ( 2003)

Pour autant, avant de voir apparaître les formes de Data Art extrêmement complexes auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui, il faut attendre des travaux comme ceux de l’artiste Mark Napier, inscrit dans le mouvement Generative Art, qui réalisa Black and White une œuvre basée sur le flux d’information capturé par le programme « Carnivore », un software développé par le FBI dans les années 2000.

Julian Oliver, Packet Garden. Data Art
Julian Oliver, Packet Garden


Data Art, rendre visible l’intangible

De plus en plus d'aspects de notre existence se trouvent mis en relation à travers les multiples réseaux de flux qui composent le paysage d'information contemporain. Un contexte historique et technologique qui inspire par exemple Julian Oliver avec Packet Garden, un projet qui présente nos mouvements sur le web représentés comme d'incroyables jardins de synthèse, ou encore Jason Salavon qui, avec American Varietal, offre une vue créative de la pluralité ethnique américaine.

Jason Salavon, American Varietal. Data Art
Jason Salavon, American Varietal,  2013 / Real-time interactive system, structural steel, multi-touch screen.
 

Ce tissu relationnel, d’échanges et de mouvements, se retrouve ensuite réuni dans de d'énormes bases de données par la machine algorithmique. C’est par exemple ce qui a inspiré Aaron Koblin, un des pionniers du Data Art, avec Flight patterns (2009), un classique du Data Art qui propose la visualisation du trafic aérien, comme matérialisation des échanges dans le monde.


Flight Patterns - Color from Aaron Koblin 

D’autres, comme l’artiste allemand Stefan Sagmeister souhaite reprendre la main sur l’aspect immatériel et abstrait des chiffres, des flux et des programmes de Data Recovery. Avec humour il crée en Move Your Money une métaphore visuelle en 3D gonflable – sur le modèle des châteaux gonflables pour enfants- qui rend tangible les mouvements des flux monétaires internationaux.

Love Will Tear Us Appart Again" de Peter Crnokrak. Data Art
Love Will Tear Us Appart Again" de Peter Crnokrak 

De façon plus ludique – et rock’n’roll – l’artiste Jeffrey Docherty crée avec The Long Black Veil, une carte immatérielle de la scène punk et new wave des années 80, ou encore  "Love Will Tear Us Appart Again" de Peter Crnokrak un diagramme de l'impact émotionnel de la reprise du hit de Joy Division "Love Will Tear Us Appart" dans différents pays et par différents interprètes. Tandis qu’en 2014, Kyle mcDonald (voir portrait)  propose avec Serendipity, une carte de connexion entre des auditeurs écoutant le même morceau au même instant sur Spotify.


La poésie des flux

On le voit, les applications artistiques et les imaginaires sont vastes dans ce domaine. Le but du Data Art, en s’inspirant des techniques très terre à terre de la visualisation de données, est avant tout de rendre visible l’invisible. Pourtant, en mettant en forme ces masses de données, le Data Artiste ne se contente pas de rendre lisible le tissu d'informations dont il est composé, il propose également un regard critique sur notre société. En s’appropriant ce flux immatériel de données, le Data Artiste se place en observateur et témoigne de comportements qui en disent beaucoup sur l’être humain, éternel démiurge, qu’il soit artiste ou sociologue, mathématicien ou homme d’affaire, pour qui la collecte de données traduit un besoin compulsif de contrôler son environnement, même le plus abstrait.


CityIcon - Screencast 2012-04-25 from Marcin Ignac 

Jonathan Harris &Sepandar Kamvar, WeFeel Fine, cartographie du net rassemblant des phrases issues d’internet commençant par « I feel » ou« I am feeling ». Data Art
Jonathan Harris &Sepandar Kamvar, WeFeel Fine, cartographie du net rassemblant des phrases issues d’internet commençant par « I feel » ou« I am feeling ».  Près de dix millions de sentiments et plus de deux millions de blogs ont été ainsi récoltés. 
 

Pour autant, avec l’évolution du graphisme génératif et des techniques de captation de données, les artistes contemporains du Data Art sortent parfois de la critique pour accoucher d’œuvres d’art à la beauté immédiates, qui pourraient – presque – se passer de commentaires. C’est le cas de Jonathan Harris &Sepandar Kamvar, avec WeFeel Fine, une exploration des émotions humaines, ou Reynald Drouhin avec Internet Protocol City, un générateur de « villes fantômes » qui transforme l’adresse IP des internautes en buildings monochromes. Quand les données abstraites et froides se transforment en beautés métaphoriques à l’état pur.

Maxence Grugier (avec Jean-Baptiste Luneau)

image titre:  Flight PatternsAaron Koblin 

 

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Agenda Data Art et Data Visualisation :

Palais de Tokyo : Exit, installation (sur une idée de Paul Virilio) jusqu’au 10 janvier 2016. 


EXIT au Palais de Tokyo (25 nov. 2015 - 10 jan. 2016) - Bande-annonce - 2015

Cité du Design : séminaire PACAP (PAnoplie de CAPtation) autour de la thématique « De la captation à la visualisation » le mardi 8 décembre 2015 à partir de 10h30 à l’auditorium Marc Charpin - Cité du design.

Gaîté Lyrique :Data Art (Sculpter des géométries évolutives à partir de données numériques) du 2 au 4 mai 2016:  gaite-lyrique.net/data-art

Wrong Festival : thewrong.org

 

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