Cécile Babiole: babylone électrifiée #2

C'est l'artiste Cécile Babiole qui est invitée pour le deuxième volet d'une série d'expositions dédiée à des installations sonores. Elle y propose deux œuvres, dont une inédite. À l'origine de ce concept, Damien Simon, commissaire de cette exposition qui se tient au Bon Accueil, lieu d'art contemporain dédié aux arts sonores à Rennes. Entretien croisé.
 

Damien Simon: Je pense qu’il reste une très grande réflexion à mener sur le travail de commissariat d’exposition en arts sonores. Sachant qu’il y a une multitude de manières de faire et de point de vue. Les expositions du ZKM, Sound Art - Sound as a medium of art, et Sounding du MOMA ont eu un grand retentissement. Cependant le côté totalisant et péremptoire de ce type de grandes expositions ont le défaut de muséifier une pratique qui, même si elle n’est pas nouvelle, est encore en plein développement. Pour ma part, j’ai choisi de continuer à travailler sur l’idée de son comme matériau étendu de la sculpture, ou de quatrième dimension de la sculpture, et également sur le projet On the Sensations of Tone qui explore l’histoire des arts sonores au prisme de l’archéologie des sciences en partant du physiologiste et physicien allemand Hermann von Helmholtz.

La série d’exposition Babylone électrifiée est née suite à la découverte du roman d’Albert Bleunard, alors que lisais des romans et nouvelles de science-fiction du 19ème siècle à la recherche d’indices permettant d’appréhender la façon dont les progrès scientifiques ont impacté sur la société et notamment les utopies. La Babylone électrique, de ce point de vue et malgré une qualité littéraire relative, me paraît offrir une représentation intéressante de ces attentes relatives à une société technologique. De plus, en plaçant le récit à Babylone, l’auteur apporte indéniablement une teinte de messianisme à son texte : la Babylone utopique, grâce à cette nouvelle énergie qu’est l’électricité, sera une sorte d’Eden électrique.

J’ai choisi de faire ce cycle en trois volets en retirant du livre d’Albert Bleunard trois grandes thématiques. Ainsi Babylone 1 : La tour de Babel,
était plutôt liée aux télécommunications et aux dispositifs d’écoutes à distance. Les ruines des miroirs acoustiques permettaient en quelque sorte d'avoir une idée de ce qu’aurait pu être l’architecture de cette Babylone. Ce premier chapitre proposait de naviguer dans ces ruines au son des ondes radio de la vidéo Strange Lines and Distances de Joshua Bonnetta et de l’installation National Grid que Joe Banks (alias Disinformation) considère comme une bande son à l’électrification de l’Angleterre.


National Grid (extract), Electrical soundscape installation - Joe Banks (1996)

Babylone 2 : Fiat Lux,
présentée actuellement, va plus du côté d’une sorte de religion électrique. Bzzz! Le son de l’électricité rappelle une sorte d’autel que l’on pourrait trouver dans un temple voué à l’électricité et Réflections, la nouvelle œuvre de Cécile Babiole, pouvant évoquer une sorte de pavillon dédié à la mémoire des morts. Ce volet est également très inspiré du Château des Carpathes de Jules Verne où il rappelle une idée commune à l’époque, celle que l’électricité était "l’âme du monde".
Le roman d’Albert Bleunard n’évoque pas ces aspects, mais par son titre, la référence à la puissante cité antique de l’Ancien Testament, il associe directement l’électricité à la religion. 

Il existait d’ailleurs depuis le 18ème siècle plusieurs mouvements théosophiques qui associaient le Fiat Lux de la Genèse à une fée électrique.

 


Bzzz ! au Bon Accueil, 2015. Photo: © Ludivine Bigot.

Le dernier volet Babylone 3 : Catena magnetica, qui sera proposé au printemps, s'appuiera sur l’œuvre scientifique de l’écossais Maxwell qui fait la synthèse sur les liens entre magnétisme et électricité, deux phénomènes qui avant Ampère étaient considérés comme distincts.
Bleunard décrit d’ailleurs dans son roman une usine électrique composée de dynamos (la dynamo génère du courant en faisant tourner une bobine dans le champ magnétique d'un aimant) alimentant Babylone en électricité. Il s’agira donc de montrer des œuvres très sculpturales dont la puissance vient pour partie du fait qu’elles ont une sorte d’aura, de présence invisible, et qu’elles génèrent des champs magnétiques.

Pour revenir à l'exposition proposée actuellement, j’ai contacté Cécile Babiole à la base pour son installation Bzzz! Le son de l'électricité qui s’insérait parfaitement dans cette thématique. Puis, on très vite discuté d’une nouvelle pièce qu’elle imaginait : Reflections. Dès qu’elle m’a décrit son projet, j’ai tout de suite fait le lien avec Le Château des Carpathes et le cylindre sur lequel se trouve la voix de la cantatrice Stilla. Le dispositif de miroirs imaginé par Cécile m’a également  rappelé le  système de miroirs permettant de faire apparaître le fantôme de la cantatrice.


Reflections, 2015. Installation sonore pour 24 miroirs. Photo: © Cécile Babiole

Cécile Babiole: Concernant Bzzz! Le son de l'électricité, cette installation fait entendre le bruit produit par des générateurs de vibrations sonores, légèrement amplifiées, et met en scène le parcours des impulsions électriques par un faisceau de câbles rayonnants. Réalisée de manière délibérément rudimentaire à partir de quelques composants électroniques basiques, cette sculpture sonore s'inscrit dans une réflexion sur l'histoire des techniques, et exprime à sa manière — sans échantillonnage, ni traitement — un hommage au son analogique, le son de l'électricité. Les crépitements électriques de la sculpture composent une sorte de "musique moléculaire", pour reprendre les termes d’Edison à propos des sons émis par les transducteurs à charbon des téléphones, rendant audible l’électricité domestique.


Bzzz ! au Bon Accueil, 2015. Photo: © Ludivine Bigot.
 

Bzzz ! Le son de l'électricité nous remémore ainsi cette présence électrique ubiquitaire à l’aide d’une sorte d’orgue électronique posé sur son autel où transite une myriade de câbles. Il s'agit de la même configuration que celle de 2012, c'est-à-dire avec les haut-parleurs fixés aux murs (et non sur des pieds de micros comme à la fondation Vasarely à Aix -en-Provence ou à l'Arsenals Exhibition Hall de Riga). Cependant, s'agissant d'une pièce in situ, le montage est à chaque fois un peu différent et s'adapte à la disposition des lieux. Au Bon Accueil, les proportions et l'acoustique sont particulièrement heureuses.


Bzzz ! au Bon Accueil, 2015. Photo: © Ludivine Bigot.

Quant à l'installation Reflections, elle place le visiteur au centre d’une série de miroirs et lui fait entendre le son de voix sibyllines qui se déplacent par rebonds entrecoupés de craquements de disques vynils. Ce jeu de reflets alliant le son à l’image rappelle le dispositif imaginé par Orfanik dans le Château des Carpathes. Au moyen de l’illusion, celui-ci prolonge les derniers instants de la cantatrice Stilla à l’aide d’une lanterne magique la faisant apparaître sous forme spectrale et dont la voix désincarnée est rejouée à l’infini par le phonographe qui recueillit son dernier souffle sur scène. Plus généralement, la pièce s'inscrit dans l'imaginaire développé autour de la voix des morts, né avec l'invention des dispositifs d'enregistrement et de transmission du son, le néo-spiritisme des EVP (Electronic Voice Phenomena) et dans une certaine tradition incantatoire de la poésie sonore.

Babylone électrifiée #2.
Artiste invitée : Cécile Babiole.
Commissariat : Damien Simon.
Exposition jusqu'au 21 février
Le Bon Accueil, Rennes.

www.bon-accueil.org

Flyer exposition Babylone électrifiée #2. Visuel: Roxana Boscaino / © Le Bon Accueil. 

Laurent Diouf

 

VIDEOS:


Cécile Babiole - Bzzz! , Sculpture sonore 

 


Cécile Babiole - Artist Talk from WRO Art Center on Vimeo.

 

 

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