Bjork et Brian Eno au SÓNAR 2017 : Quand les stars de la musique privilégient la création numérique

Phosphere by Daito Manabe & Rhizomatiks

Festival référence d’une culture électronique en mutation constante, le festival Sónar s’ouvre de plus en plus chaque année aux arts numériques. Un constat confirmé par une édition 2017 laissant plus de place aux nouveaux enjeux créatifs digitaux dans le cadre de son programme Sónar+D, mais aussi par les choix de programmation très numériques portés par de musiciens de référence comme Bjork ou Brian Eno.

Pour son édition 2017, le forum des arts numériques du festival barcelonais Sónar – le Sónar+D – a accueilli un nombre croissant de participants (5 500 professionnels en provenance de 105 pays et représentant plus de 2 200 entreprises des industries technologiques et créatives) autour d’un salon de présentation plutôt convivial, mais surtout de rencontres/conférences et de thématiques de travail portant notamment sur les questions de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle. Une manière d’ouvrir un débat prospectif autour d’enjeux technologiques, artistiques mais aussi économiques, réunissant des spécialistes de grandes entreprises comme Google - Kenric McDowell, directeur du programme Artists + Machine Intelligence chez Google Research, Freya Murray, directrice du Google Arts & Culture Lab, Douglas Eck, chercheur chez Google Brain ou encore la réalisatrice Jessica Brilhart, spécialiste chez Google des films réalisés par le biais du programme génératif Deep Dream – mais aussi des activistes plutôt adeptes du détournement technologique comme Memo Akten ou le programmeur de bots pour Twitter Darius Kazemi.

Le numérique fait le show


Mais, dans ce grand déferlement de contenus, le défi était aussi d’attirer dans cette réflexion participative post-numérique, une partie du public festivalier venu surtout à la Fira Montjuich pour profiter de l’ambiance et de la programmation musicale conséquente. Dans ce cadre plutôt éruptif (61 000 visiteurs en trois jours au Sónar By Day, au sein duquel s’intégrait donc le Sónar+D), l’idée était donc de présenter quelques dispositifs innovants (comme la tente dôme de diffusion de films à 360° conçue par l’équipe de la SAT de Montréal en référence à son propre dispositif pérenne), mais surtout diverses performances attractives dans un tel contexte. 


Avec son concept mêlant conférence numérique, concert audiovisuel et documentaire live, le spectacle Entropy a pris la forme d’une lecture scientifique augmentée, diligentée par l’astronome et cosmologiste Dida Markovic dans un environnement 3D conçu par les musiciens DopplerEffekt et le collectif visuel AntiVJ. Un show multimédia curieux, mais parfois un peu trop didactique pour ne pas s’avérer un brin rébarbatif.

Entropy - We Are Europe
Entropy - We Are Europe

Dans le domaine du live AV, la performance Shiro du duo franco-japonais Nonotak a montré beaucoup d’intensité, notamment dans la scénographie de lumière et de sons portés par leur environnement live – un croisement entre les lignes architecturales d’Electronic Shadow et la virulence électro-industrielle d’artistes comme Pan Sonic – ; bien davantage en tout cas que la prestation un peu décevante réunissant l’artiste sonore néerlandaise Lea Fabrikant et l’artiste numérique Tarriq Barri autour du logiciel de transformation vocale Versum.


SHIRO by NONOTAK, Audiovisual performance

Portée par sa proximité avec les grands dancefloors de l’après-midi, dans la grande nef sombre de l’espace SónarPLANTA, c’est sans doute la pièce hybride Phosphere, créée à Tokyo dans les studios Rhizomatiks par l’artiste japonais Daito Manabe, qui a su tiré le mieux son épingle du jeu de l’effervescence festive du Sónar. Conçu comme un dispositif architectural hybride, mêlant miroirs synchronisés, machines à fumée, faisceaux lumineux, et vidéo projecteurs, la pièce a offert une expérience spatialisée et participative rafraîchissante tout au long des chaudes journées, bénéficiant de surcroît de quelques happening live insolites où danseuses et performeurs venaient se greffer aux différentes résonances visuelles et lumineuses permises par le dispositif, dans la lignée des étranges spectacles technologiques – allant parfois jusqu’à l’utilisation de drones – de Daito Manabe.

Le parcours VR de Bjork Digital

Cependant, et dans le prolongement de cette grande extension vers le numérique du Sónar, c’est presque davantage dans les grands rendez-vous parallèles offerts par le festival Barcelonais (en collaboration avec d’autres lieux et au-delà des dates même du festival), que l’on peut comprendre le mieux la  dimension de plus en plus transdisciplinaire et technologique prise par la manifestation depuis quelques années.

La présence à l’affiche de stars de la musique contemporaine – conviées cette fois-ci plus pour leur travail multimédia et nouvelles technologies que pour un énième concert – le souligne et agit comme un véritable  révélateur des tournants créatifs pris par l’industrie musicale, tant du point de vue des choix de programmation d’un festival aussi représentatif que le Sónar que de la part d’artistes dévoilant ainsi une appétence croissante pour la création numérique.

Sonar+D Bjork Digital
photo : Santiago Felipe

Star incontournable de l’expérimentation techno-pop de ces 25 dernières années, l’artiste islandaise Bjork bénéficie ainsi d’une invitation à venir présenter jusque fin septembre dans le cadre du CCCB – le musée d’art moderne de Barcelone, ancien hôte du Sónar By Day dans les années 90/2000 – sa fameuse exposition de réalité virtuelle itinérante Bjork Digital.


BJÖRK DIGITAL at CCCB - Virtual reality exhibition

 

Présentée comme un véritable parcours où chaque pièce, réalisée par des spécialistes du genre comme Andrew Thomas Huang, correspond à l’expérience immersive – casque Oculus rift à l’appui, excepté dans l’installation double-écran Black Lake réalisée pour le Moma – d’un vidéo-clip de la chanteuse réalisé et diffusé en 360° (« Stonemilker », « Mouth Mantra »), l’exposition prend rapidement la forme d’une plongée moléculaire au contact de la dimension physique et organique de la chanteuse. On peut ainsi suivre au plus près les vibrations de ses cordes vocales, pister son avatar dans des couloirs de lave ou dans des paysages lunaires, tout en étant aspiré par les arrangements électro-acoustiques tournoyant de son album Vulnicura, servant de base au projet. Une intrusion spectaculaire dans l’univers intime de Bjork pouvant donner le tournis tant celle-ci y est de fait omniprésente, mais que la dimension plus pédagogique de la dernière salle – avec notamment la possibilité de jouer avec les applications musicales pour iPad réalisées par Stephen Malinowski pour son précédent album à vocation scientifique Biophilia – tempère à bon escient.

Hypnose immersive avec Brian Eno

Pour une immersion plus douce et pénétrante, il faut davantage se diriger vers l’hypnotisante exposition Lightforms / Soundforms du père de la musique ambient Brian Eno. Occupant jusque début octobre tout l’espace dépouillé du Arts Santa Monica – un ancien couvent transformé en centre d’art au bas des Ramblas -, l’exposition tient lieu d’étape de collaboration supplémentaire entre l’artiste, invité l’an passé pour une lecture au Sónar+D, et le festival barcelonais.

Brian Eno Sonar+D
Lightforms / Soundforms, Brian Eno

Elle révéle surtout avec une impulsion fantomatique portée par la composition « New Space Music », spécialement conçue et diffusée dans tous les espaces du lieu – et notamment le cloître au rez-de-chaussée –, de l’intérêt croissant d’Eno ces dernières années pour la création informatique générative. 
Au premier étage, on découvre ainsi ces nouvelles Light Boxes, des peintures de lumière dont l’évolution constante semble suivre les courbes de la musique. Mais, c’est surtout le deuxième étage qui ravit les sens, avec la présentation de son emblématique installation 77 Million Paintings, une énorme fresque composée de différents tableaux numériques se modulant et s’emboîtant avec une lenteur tactile sidérante, précipitant formes, couleurs et sons dans un ballet de combinaisons audiovisuelles pouvant produire jusqu’à 77 millions d’images différentes. Un exercice addictif de conception numérique dont la douceur contraste et complète parfaitement la nature torride du Sónar.

Laurent Catala
 

Photo titre: Phosphere de Daito Manabe & Rhizomatiks

 

Digitalarti Media is heureux de compter parmi les partenaires de SONAR+D 2017

Sonar+D, Creativity, Technology and Business
Du 14 au 17 juin 2017
Barcelone, Espagne
http://www.sonar.es

Bjork Digital
du 14 juin au 25 septembre
CCCB Barcelone, Espagne
 : bjorkdigital.cccb.org

Brian Eno, Lightforms / Soundforms
du 14 juin au 1er octobre
Arts Santa Monica: artssantamonica.gencat.cat

 

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