Atonal 2017: entre gravité et hypnose audiovisuelle

Atonal 2017

C’est une nouvelle fois dans la cathédrale industrielle du Kraftwerk – hôte de la manifestation depuis sa renaissance en 2013 – que le festival post-techno berlinois Atonal poursuivait cette année son entreprise de brouillage des lignes entre culture électronique et nouvelles perceptions audiovisuelles, à la fois physiques et immersives. Une édition 2017 qui a fait la part belle à des expériences liant gravité spatiale des installations et gravité formelle des live A/V.

Plonger dans la nef du Kraftwerk aux immenses plafonds et au décor métallique et bétonné grandiose offre en soi un spectacle étonnant. Pour Atonal, le décor se prolonge d’une dimension audiovisuelle et sonique absolument unique – conférant à ce festival une approche beaucoup plus radicale que ses pairs (Elektra, Mutek, ou même le voisin berlinois Transmediale) – concoctée par ses trois curateurs, Harry Glass, Laurens von Oswald et Paulo Reachi. 
L’unité architecturale du Kraftwerk, sa nature éminemment underground – le site accueille en sous-sol trois clubs, dont l’historique Tresor – y développe un terreau sombre et magnétique qui trace parfaitement les contours du festival et explique la primauté qu’il donne aux live AV corrosivement électroniques (et au plateau techno/dancefloor qui le complète) . La notion de spatialisation y est naturellement « augmentée » dans une recherche permanente de la part des artistes invités du questionnement de cet espace, de son volume, de sa hauteur, de sa densité presque insondable.

Gravité spatiale



Cette recherche intéressait bien évidemment la partie installation d’Atonal 2017 qui, outre les trois machines cinétiques en rotation permanente du Phyllotaxis de Daan Johan et Joris Strijbos (alias Macular), offrait une ligne d’exploration des lieux axée sur la gravité physique. Le Divided Explosion de David Spriggs jouait ainsi d’une extrapolation tridimensionnelle des formes à travers une stratification de panneaux transparents créant une sculpture aux contours pâles et brillants, étrangement suspendue en l’air, et comme repliée dans les entrailles du Kraftwerk.

Divided Explosion David Spriggs

Plus soucieux de créer un contraste, paradoxalement organique et figé, l’installation de live streaming X.Laevis (Spacelab) de l’artiste Irlandais John Gerrard déployait une simulation graphique d’une scène saisie pendant une mission spatiale de la navette Endeavour en 1992. Celle-ci, présentant une grenouille africaine flottant dans l’absence de gravité de la navette et dont on devine qu’elle a échappé aux mains des scientifiques qui l’entourent, apposait une note surréaliste au vide presque carcéral du Kraftwerk qu’elle semblait survoler.


X. LAEVIS (SPACELAB) 2017
X. laevis (Spacelab) 2017 John Gerrard

Enfin, plus ludique, le projet Gravity du studio allemand Feld s’amusait de son numéro d’attraction fluctuante entre matière et gravité. Par séquences de réaction programmées, on pouvait y voir décoller des engins aux curieuses pales illuminées en rotation, fixés sur une barre montant à la verticale dans les ténèbres du lieu comme pour en percer la teneur. Une manière également de jouer sur les rapports entre ombre et lumière qui résonnent dans la mise en scène générale d’Atonal.

Live A/V dantesques

Car ce rapport à la gravité ne se conjugue pas seulement avec celle de l’espace, mais aussi avec la gravité et la tension des performances live audiovisuelles qui constituent le corps de chauffe du programme. Cette année, noirceur ambient et drones électroniques offraient encore une fois un support tendu et hypnotique à la scénographie dantesque de l’immense salle principale, avec ses deux longs rideaux de projection parallèles mettant en perspective des imageries mutantes, tandis que les murs et les alcôves latérales gigantesques se drapaient soudainement des halos surdimensionnés, de lumières stroboscopiques frénétiques et de fumées épaisses.

Atonal 2017

Parmi les meilleurs live AV qui s’y sont produits, on a ainsi pu noter la collaboration subtilement illbient entre l’artiste visuel Michael England et le trio électro mancunien Demdike Stare, les jeux de reptation filaire illustrant la très rythmique collaboration des vétérans Main et Regis, les apparitions fantomatiques nimbant les manipulations percussives des performeurs post-ambient suédois Roll The Dice, ou les vibrations graphiques telluriques des excellents et mystérieux – le duo reste volontairement anonyme – Belief Defect, nouvelle coqueluche noise/industrielle du label local Raster-Noton.

Derrière le miroir…de Shackleton

Mais le live A/V le plus dense et sans doute le plus intense du festival a été sans doute à mettre au crédit du duo Shackleton/ Anika, particulièrement bien accompagné du cinéaste expérimental espagnol Pedro Maia, dont on avait déjà pu apprécier le travail d’habillage visuel plus tôt dans le festival, aux côtés de sa compatriote LCC. La performance Behind The Glass y incarnait le pendant multimédia de l’album du même nom publié plutôt discrètement cet été sur le label de Shackleton, Woe To The Septic Heart.

Shackleton Anika
Shackleton + Anika present Behind the Glass with Strawalde + Pedro Maia

 

Le producteur électronique anglais – cofondateur de la célèbre écurie Skull Disco – y proposait en effet une envoûtante performance très jam live cinema, où ses trames musicales IDM ambient et chaloupées, peaufinées par les sonorités synthétiques de Takumi Motokawa et du percussionniste Raphael Meinhart au marimba, servaient d’entrelacs musical aux hypnotiques lignes vocales suspendues d’Annika Henderson. 
Surtout, la matière musicale y était habilement complétée par les étonnantes interventions de live painting procédant de la collaboration entre les jeux de construction/déconstruction de Pedro Maia et les dessins à l’encre effectués directement en live, sur planche immédiatement scannée, par l’artiste berlinois Strawalde. L’effet magnétique résultant de l’articulation souple et organique des lignes sonores et de ces enchevêtrements de traits vifs aux modulations compulsives, empilées comme des volutes graphiques volubiles pour créer un effet optique louvoyant, s’avérait saisissant. Un ballet hypnotique et grouillant, défilant comme une fresque colorée aux variations tactiles, et rappelant dans une autre combinaison, plus verticale et flottante, les lentes transformations psychédéliques du 77 Million Paintings de Brian Eno.

Laurent Catala

Photos by Camille Blake, Helge Mundt, and Michał ANdrysiak

 

 

Atonal 2017, du 16 au 20 août 2017, Kraftwerk, Berlin. berlin-atonal.com

en +:


John Gerrard. X. Laevis (Spacelab) 2017 from johngerrard 

 

 

 

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