Art Robotique: les androïdes rêvent-ils d'art numérique ? (2/2)

Nam June Paik and K-456

Ce n'est pas encore "le grand remplacement" et pourtant les robots n'ont jamais été aussi présents. Ils se sont invités dans la campagne présidentielle 2017. Il existe un syndicat français de la robotique professionnelle (Syrobo). Un moratoire sur les robots tueurs est à l'étude à l'ONU. Et au Japon les premiers rites funéraires pour jouets robotiques ont lieu comme il se doit dans un temple, avec moine bouddhiste, encens et moulins à prières…

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Pour gommer cet aspect menaçant, il faut retrouver un langage du corps. C'est le propos de certains chorégraphes qui ont monté des spectacles avec des robots. Dans Robot (2013-) de Blanca Li, huit danseurs partagent la scène avec les étranges machines musicales de Maywa Denki et sept Nao (les petits robots humanoïdes conçus par Aldebaran Robotics). Il est assez émouvant de voir ces poupées mécaniques high-tech adopter la gestuelle de la danse contemporaine. Le chorégraphe Éric Minh Cuong Castaing mobilise également des robots Nao, deux danseurs et des enfants invités à participer sur le lieu de la représentation, pour sa pièce School Of Moon (2016) conçue comme la métaphore d’une post-humanité en éveil. Avec Link Human/Robot (2012-15), Emmanuelle Grangier a également comme partenaire un petit Nao, mais elle entame un dialogue plus intimiste, établissant une passerelle entre l'homme et la machine.


Robot, Blanca Li


Link Human/Robot - Emmanuelle Grangier 20.02.2015 

Une démarche plus évidente lorsque le robot a une forme humanoïde affirmée. Nous ne sommes alors pas loin de cette fameuse "vallée dérangeante", ce stade où selon le roboticien Masahiro Mori la ressemblance des "géminoïdes" par rapport à un être humain, avec les imperfections techniques qui subsistent en l'état actuel des progrès scientifiques provoque un malaise. En attendant que ce gap, cette vallée donc, soit franchis. Nul doute qu'il y a aussi un peu de ce sentiment lorsque l'on assiste à une représentation théâtrale d'Oriza Hirata. Avec ce metteur en scène, les robots "jouent" avec les acteurs, leurs donnent la réplique, mais c'est surtout leur "être" — la texture de leur "peau", les vêtements, leur posture, leur présence, leurs expressions du visage — qui trouble des spectateurs. C'est particulièrement flagrant dans la pièce intitulée Les Trois Sœurs version Androïde, histoire dans laquelle une des sœurs mortes a été remplacée par un androïde par son père chercheur en robotique, ainsi que dans Sayonara ver.2 qui dévoile le morne quotidien d'une jeune malade assistée d'un robot humanoïde lui récitant de la poésie… Et dans son adaptation théâtrale de La Métamorphose de Kafka, le personnage se transforme bien évidemment en robot et non pas en cancrelat !
 

Oriza Hirata Robots
Sayonara ver.2, Oriza Hirata

La Métamorphose Robot
La Métamorphose, Oriza Hirata

Dans un autre genre, les "cyber-dolls" de France Cadet, qui a également réalisé des installations-performances avec des robots-chiens, sont aussi troublantes par leur charge érotique soft; même si elles restent dans l'univers virtuel de la 3D et des projections holographiques. Point commun de ces différentes créations robotiques, la forme humanoïde donc, mais d'autres options sont possibles. Ainsi, pour son installation baptisée Sans Objet (2014), le chorégraphe Aurélien Bory (Cie 111) a choisi de dissimuler son robot sous une bâche noire. Du coup, ses mouvements provoquent des plis accidentels de la matière plastique qui se transforme en sculpture mouvante.

Aurélien Bory
Aurélien Bory, Sans Objet

Pour ses ballets mécaniques, Peter William Holden choisi de structurer ses dispositifs autour de quelques éléments centraux, et non pas d'un robot entier : des bras et des jambes de mannequins pour Arabesque, des chaussures et des pieds mécaniques pour Solenoid, des mains et des armatures métalliques pour Vicious Circle, des chapeaux et des tubulures articulées pour The Invisible. Enfin, pour Grace State Machine (2007-09), Bill Vorn (encore !) a choisi une simple structure qui oscille, se contracte et se déplie selon les interventions de la danseuse Emma Howes et l'artiste Jonathan Villeneuve.

Orchestrer La Perte / Perpetual Demotion de Projet EVA (Simon Laroche & David Szanto) est également un dispositif "mécatronique" assez simple : quelques tubes et engrenages agencés sur un trépied posé sur une simple table en bois. Son originalité tient au fait qu'il sollicite la participation du public : celui-ci se voit donner la becquée ! Un bras prolongé par une cuillère fait une offrande comestible à chaque visiteur qui le souhaite. Avec Loops Of Relation (2013) de Nelmarie du Preez, ce n'est pas une cuillère, mais un couteau qui se trouve au bout d'un bras mécanique.


Orchestrer la perte / Perpetual Demotion from Projet EVA 


'to stab' (2013) from Nelmarie du Preez 

Un dispositif qui évoque (au ralenti) une autre scène d'Aliens, le retour, lorsque l'androïde Bishop pratique le jeu du couteau avec un membre de l'équipage… Mais dans la réalité les androïdes ne sont pas légion et les créatures chimériques de Boston Dynamics ne sont encore que de curieux prototypes. À part des jouets de luxe du type Nao ou Aibo, l'immense majorité des robots ne sont que des petits automates pour l'électroménager, ou des chariots automatiques et des bras articulés pour l'industrie.

Le collectif Robotlab en a reprogrammé un pour réaliser une grande fresque abstraite intitulée The Big Picture (2014-). Auparavant, réalisé aussi avec un bras articulé, leur projet bios [bible] (2007-) acte le principe d'une écriture sans fin, et surtout sans faille, de la Bible avec une calligraphie à faire pâlir les moines copistes… À noter qu'il existe une version bios [torah] (2014-), mais pas (encore ?) de bios [coran]...


BIOS [Torah] Robot Arm Writing the Torah at Human Speed - Jewish Museum Berlin

Le même collectif avait convié le public a se faire un Autoportrait (2002) toujours via ce mécanisme détourné. Ce principe appliqué au dessin est également porté par Patrick Tresset dans ses séries Human Study (2013-) et Human Traits (2015-). Un par un, les visiteurs s'assoient et font face à plusieurs bras robotisés sur des pupitres. Curieuse situation : un seul homme face à plusieurs objets mécaniques qui s'adonnent à une activité jusqu'à lors réserver aux humains…

Patrick Tresset
Patrick Tresset posant devant l'un de ses robots

Avec RobotPhot, Daniel Boschung applique ce concept à l'art du portrait. Un appareil photo HD est monté sur un bras articulé et mitraille le sujet immobilisé sur un fauteuil. En optique normale et en macro. Des centaines d'images sont assemblées et retouchées si besoin (600 clichés au total, pendant une séance de pose de 30 minutes). Des photos plein cadre qui autorisent un effet de zoom vertigineux, au plus près du grain de la peau, de ses moindres imperfections qui se trouvent pour le coup sublimées. Avec Dragan Ilic c'est la peinture qui se retrouve aux prises d'un bras robotique industriel. Deux possibilités s'offrent à l'artiste. D'une part, il programme le robot en laissant ou non une part d'aléatoire, de génératif dans le tracé (RoboAction A1 K1, 2015). D'autre part, il se sert du bras comme support rotatif, devenant lui même le pinceau du robot (RoboAction(s)A1 K1, performance réalisée dans le cadre d'Ars Electronica, 2016) !


RoboAction A1 K1, Dragan Ilic

Enfin, si la robotique reste synonyme de high-tech, certains artistes prennent le contre-pied de cette vision futuriste en adoptant une démarche low-tech. C'est le cas notamment de Theo Jansen, sculpteur rattaché au courant cinétique, qui fabrique à l'ancienne de drôle de "créatures" aux allures de mille-pattes, composées uniquement de quelques tubulures et voilures, sans circuits imprimés, ni de capteurs optiques. Il suffit d'un canevas de structures articulées et d'air comprimé (lorsqu'il n'y a pas de vent) pour insuffler la vie à ces Animaris. Un chemin emprunté aussi par Michael Candy pour Big Dipper (2016), une sculpture cinétique faite d'une structure centrale, de rouages et de néons qui se lèvent et s'abaissent lentement, lui donnant l'allure d'une créature marine.


Michael Candy, Big Dipper, Prix Cube 2016 ©JBLuneau

Dans cet esprit, le recyclage est évidemment un mode opératoire. C'est le parti pris du collectif Tout Reste À Faire pour sa série Anima (Ex) Musica (2013-). Un bestiaire utopique et robotique composé à partir de vieux instruments de musique transformés en insectes géants. Enfin, le collectif d'artistes Reso-nance numérique a choisi des composants simples et open-source pour Chimères Orchestra (2011-2017). Une tribu de robots-insectes que l'on croirait tout droit sortie du film du film Runaway, L'Évadé du futur. Ces bestioles mécaniques s'accrochant sur les éléments architecturaux de la ville pour créer une sorte de symphonie percussive.


Chimères Orchestra - Shadok from reso-nance 

À l'opposé, on trouve les robots "dématérialisés", les "bots" qui sévissent dans les entrailles des serveurs informatiques. Ces programmes automatisés font également l'objet d'un enjeu artistique. Au travers d'ADM 8 (2011) puis ADM X, The Algorithmic Trading Freakshow (2013) et ADM XI (2015), le collectif RYBN s'est ainsi amusé à subvertir les robots traders de la finance en introduisant des paramètres iconoclastes, irrationnels ou émotionnels. De la spéculation considérée comme un des beaux-arts…

Dans cet esprit subversif, les artistes et hacktivistes du !Mediengruppe Bitnik ont mis au point un bot programmé pour faire des achats, à l'aveugle et à hauteur de 100 Bitcoins par semaine, dans les profondeurs du darknet. Avec toutes les conséquences que cela suppose quant à la nature des produits récupéré. L'installation a d'ailleur été saisi par les autorités suisses pour avoir, entre autres, commandé et fait livrer des pilules d'ecstasy et un faux passeport hongrois. Un aperçu des acquisitions faites par leur Random Darknet Shopper (2014-) est visible lors d'expositions et sur leur site

Darknet Shopper
Darknet Shopper, 
!Mediengruppe Bitnik

Enfin, entre parodie et prophétie ultime, Disnovation.org a lancé un Predictive Art Bot (2015-2017) dont la finalité est de proposer des thèmes de création, libérant ainsi les artistes du manque d'inspiration. Un appel à projets a d'ailleurs été lancé sur des propositions spécifiques : une sculpture "hactiviste" pour révéler les intentions du colonialisme digital… Les suggestions sont répertoriées via un compte Twitter dédié. Mais déjà, d'autres questions apparaissent comme en témoignent celles posées en marge de l'exposition Smart Factory (1) : L’artiste est-il remplaçable par les machines ? L’acte de création peut-il être traduit en algorithme ? La machine peut-elle dépasser l’homme et créer une œuvre sensible ? La réponse pourrait effectivement bien être : Les robots sont des artistes comme les autres !

Lityin Malaw
 

Photo titre: Nam June Paik and K-456, 1964

(1) Exposition Smart Factory, une usine de production d’oeuvres d’art, sans artistes, jusqu'au 3 septembre, Le Tetris, Le Havre. Infos: letetris.fr/smart-factory

A lire également: Entretien du metteur en scène Oriza Hirata par le Festival D'Automne
 

 
 

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