Antoine Conjard: Redonner sa place à un imaginaire technique et scientifique

Du 01 au 10 octobre dernier se tenait la 8ième Biennale Arts Sciences accompagnée du salon Experimenta 5ième édition. Une double manifestation placée sous le signe de la parole, du texte et du récit. Antoine Conjard, directeur du Théâtre de l’Hexagone, également co-fondateur des Ateliers Arts Sciences – Meylan, revient avec nous sur les fondements d’un tel évènement.

Pilotées par le théâtre de l’Hexagone Scène Nationale Arts Sciences - Meylan et co-produite par un ensemble de partenaires de l’agglomération grenobloise, les Rencontres-i, Biennale Arts Sciences font parties des rares manifestations hexagonales réunissant artistes et chercheurs, acteurs du monde de la culture et de la science. Un moment fort qui est à la fois l’occasion de présenter l’innovation d’un territoire à l’échelle nationale et internationale, mais également d’explorer la piste des relations arts et sciences, pour imaginer un futur « autrement ». Un double évènement rendu possible par un terreau grenoblois particulièrement favorable et adapté. Le résultat est illustré durant une dizaine de jours de découvertes, durant lesquels se croisent tous les domaines, du spectacle vivant aux sciences appliquées, de la recherche fondamentale aux expériences créatives tout azimut. Manifestations qui prennent place, qui plus est, dans un haut lieu de la recherche, le CEA (Centre de Recherche sur l’Energie Atomique).


Antoine Conjard

Antoine Conjard, nous avons beau être en 2015, la notion de mixité Arts – Sciences, n’est toujours pas complètement acceptée, ni reconnue. À quoi cela tient-il à votre avis ?

Antoine Conjard : Je pense qu’il y a plusieurs raisons. Tout d’abord, « Arts et Sciences », ça n’est pas une discipline. C’est un espace de croisement, de rencontres. Malheureusement, diffuser cette idée qui comporte un caractère hybride difficilement identifiable ne nous a pas été favorable dans le sens où nous n’avons pas été repérés comme identifiables dans les politiques publiques. Et cela a certainement été préjudiciable à toutes les activités qui s’intègrent dans la démarche Arts – Sciences. Au contraire du numérique par exemple, qui n’est pourtant pas non plus une discipline - il est partout - mais qui reste beaucoup plus quantifiable et observable. À mon sens, il faut que l’on change de stratégie. C’est ce que nous sommes en train de faire avec le réseau Traces (« réseau-forum » réunissant différentes structures, associations ou personnes, institutions publiques à vocation patrimoniale ou artistique, chercheurs en sciences humaines et sociales, œuvrant dans le champ de la recherche sociale ou culturelle, NDR) en insistant sur la particularité des activités Arts et Sciences, un domaine qui suppose un certain nombre de manières de faire, la prise en compte d’un certain nombre de questions qui doivent susciter des intérêts politiques et culturels. D’autant plus que ces démarches viennent renforcer les questions de transversalité dont on nous dit qu’elles sont nécessaires aujourd’hui. Il y a également une autre raison à cette « non identification ». Cela vient du fait que la France est un pays qui a rejeté la pensée autour de la technique. L’imaginaire technique n’est pas considéré dans notre pays. Il existe en France deux grands modèles qui se sont développés autour de la question de l’art : d’un côté le choc esthétique, l’art pour l’art, le point de vue de Malraux, etc., et de l’autre, l’action culturelle, l’éducation populaire... Ces deux pôles n’ont cessé d’entretenir un conflit, très localisé qui nous a empêché de prendre conscience de la révolution culturelle que vivaient les technologies, et de la révolution culturelle que nous vivions grâce à elles. Il a fallu attendre que Bernard Stiegler remette Gilbert Simondon au jour (voir Temps et individuations technique, psychique et collective dans l'œuvre de Simondon) pour que l’on commence à envisager d’étudier à nouveau la question de la technique. Une dernière raison importante, à mon sens, vient du fait que depuis l’ère industrielle toutes les activités humaines semblent s’être construites indépendamment des autres. En concurrence. Empêchant ainsi toute notion de transversalité, de croisement des savoirs et d’échanges.


Experimenta 2015 © Atelier Arts Sciences

Du coup, rendre ces propositions visibles, c’est complètement le rôle des Rencontres-i de la Biennale Arts Sciences, n’est-ce pas ?

Tout à fait, même si cela va bien au-delà de la question d’un évènement ponctuel. Rencontres-i et Experimenta existent grâce à notre étroite collaboration avec le CEA (Commissariat à l’Energie Atomique), avec le CCSTI (centre de médiation de Culture Scientifique Technique et Industrielle), avec les collectivités. C’est ce maillage au quotidien d’un réseau qui est justement transversal, interdisciplinaire et intermédial. C’est cette organisation à couches multiples que nous entraînons en permanence à collaborer. Ça n’est « pas raisonnable » (rire), mais c’est essentiel si l’on veut fabriquer un terreau propice au développement de ce genre de manifestations et qui favorise également le rapprochement entre des mondes que beaucoup pensaient initialement incompatibles.


Workshop d'Ezra - Papier augmenté © Atelier Arts Sciences
 

Justement, dans l’intitulé de la manifestation il y a « rencontres ». Concrètement qu’est-ce qui se « rencontre », à Grenoble, du 1er au 10 octobre 2015 ?

Il se rencontre des expériences et des tentatives d’innovations sociales. Une innovation, c’est une invention socialisée. Alors peut-être que ce que nous présentons durant les Rencontres-i de la Biennale, participe plus de l’invention ou de la tentative, des choses qui auront plus ou moins la capacité de devenir pérennes techniquement et socialement. Nous expérimentons. Au moment où on le vit, il est évidemment difficile de juger si une invention est viable, applicable et durable. Des expériences qui mobilisent des gens de secteurs très différents, des universités, des associations, des collectivités, des structures culturelles, de la recherche, des laboratoires ou de l’entreprise. On croise tout cela avec l’innovation technologique. Tout ça se fabrique dans un environnement de recherches scientifiques et de recherches artistiques. Une des vertus de l’évènementiel c’est justement de fabriquer de la connexion et de la rencontre.


Teaser EXPERIMENTA 2015 - 8, 9 et 10 0ctobre 2015

On a pu constater cette année l’importance de deux pôles : le spectacle vivant « augmenté » si l’on peut dire, avec Shapes of Light, Spreads, Ezra, Now, et la narration, l’écrit avec L.I.R., Livre In Room, les lectures de Carole Thibaut, Lumière[s] de Didier Ruiz, Boris Gibé, Alexandros Mistriotis, etc. D’où viennent ces pôles d’inspiration ?

Experimenta est porté par trois structures, le CEA, le CCSTI et l’Hexagone. Chacune va chercher ses subventions de son côté. Les deux dernières éditions étaient pilotées par le CCSTI. Ils ont donc présenté les choses un peu plus à leur manière même si nous étions partenaires. Cette année nous avons décidé d’axer un peu plus sur l’artistique, le sens, etc. De nous éloigner un peu d’un modèle CCSTI plus traditionnel. Le CCSTI, c’est un univers en soit. Ils sont moins connectés avec l’artistique, la scénographie, le son et la lumière dans l’espace etc. Pour cette Biennale nous avons donc remis l’artistique au cœur du dispositif. Y compris dans la scénographie de l’évènement où l’on a fait appel à des gens ayant un vrai regard, une vraie démarche. C’est certainement ce qui transparaît dans ton ressenti sur l’édition de cette année. L’autre raison pour laquelle la place du mot, du récit, est importante aujourd’hui, c’est que l’on ne sait pas mettre de mots sur ce qui se passe actuellement. Et on oublie souvent de le faire. Il faut dire que c’est difficile. Il faut pouvoir prendre du recul pour parler de ce que l’on vit. Or nous sommes en plein dedans, en pleine mutation. Autre chose : à côté de l’anglais qui est devenu la langue de la technique, le français avec toute sa richesse pourrait être la langue de la négociation avec la technique. Et pourtant, c’est quelque chose sur lequel nous n’avons pas travaillé. C’est pour cela que je me suis dit : « Il faut que l’on se penche sur la question du texte, sur les mots. Générons de la matière autour de l’imaginaire technique. » Cela me paraît important que dans cet espace très technologique nous puissions retrouver ce lien avec la parole.

Propos recueillis par Maxence Grugier

photo titre: Studio Théoriz - Augmenta  crédit © Maxence Grugier


 Une expérience inédite de la grotte Chauvet . La projection du nuage de points et d'images sphériques extraites du clone informatique 3D de la vraie grotte. La structure de 50 m2 est habillée de tulle avec 10 projecteurs. Une scénographie de Frédéric Ravatin (Creatime)

 

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