Acces)s( #17, le reflet de l’humain dans la machine

L'utilisation exponentielle des machines est l'un des sujets de préoccupations majeur de nos sociétés et exacerbe les réactions les plus extrêmes, de l'apologie aveugle de l'innovation à la peur de l'asservissement de l'humain. La dix-septième édition  d'Acces)s( propose une troisième voie, examiner notre relation à la machine comme un miroir de nous-même. Christian Delécluse, commissaire invité cette année, développe sa thématique à travers une exposition principale au Bel Ordinaire, Machines sensibles, une seconde exposition Machines utopiques à la Médiathèque André Labarrère, suite d'un appel à projets, et une série de performances et projections (lire son interview ici).

(Photo titre : Trafik 2.0, installation de Dominique Peysson, 2016, Bel Ordinaire. Photo Sarah Taurinya.)

Sociétés machiniques

Aujourd'hui, violence et sécurité passent par l'utilisation massive de machines. Malachi Farrell les met en scène dans des chorégraphies réglées au millimètre, au déroulement implacable. Dans une première pièce, deux caméras de surveillance s'animent tour à tour sur fond de rap. Comme en témoigne l'attitude d'un visiteur, on est d'abord entrainé avec elles dans la danse, quand tout à coup elles dégainent l'une un pistolet et l'autre un doigt d'honneur. Une invitation à se méfier de ces dispositifs qui peuplent notre quotidien pour notre soi-disant protection mais peuvent à tout moment se retourner contre notre liberté.


Qui qui fait quoi ?, installation de Malachi Farell, création 2017, Bel Ordinaire. Photo Sarah Taurinya.

Quelques pages de livres sur le sol nous emmènent à la deuxième pièce, plus sombre. Il faut marcher sur les livres épars pour déclencher les mécanismes : au centre une cagoule est enserrée par le ballet précis de deux couteaux qui finiront par la percer, au premier plan deux AK-47 déploient leurs ailes en billets de banque frémissants. La boucle se répète, inlassable, devant chaque visiteur, elle dit l'inexorable des attributs de pouvoir qui dominent le monde. Ironie, les tas de fils apparents et l'ordinateur à nu dans le fond montrent un envers du décor qui démystifie l'autonomie de comportement des machines.


Refunct Modular, sculpture de Benjamin Gaulon, 2017, Bel Ordinaire. Photo Sarah taurinya.

Cette esthétique expérimentale se retrouve dans Refunct Modular, une ligne de mécanismes obsolètes remis en fonction par Benjamin Gaulon  dans le seul but de les faire converser entre eux. Ici la fonction de la machine disparait pour laisser place à des comportements hoquetants, des soubresauts de fin de vie, dénonciation poétique de notre consommation effrénée.


Creatures Cluster (détail), installation sonore et lumineuse de Katerina Undo, création in-situ - 2017, Bel Ordinaire. Photo Sarah Taurinya.

Katerina Undo pousse cette idée d'écosystème indépendant avec son Creatures Cluster qui emplit une pièce sombre. Dans un réseau de fils et câbles, des petits modules sensibles aux variations de la lumière agitent leurs terminaisons sans but, micro-mouvements amplifiés par les ombres sur les murs, micro-sons accumulés pour créer un environnement sonore qui rappelle une colonie d'insectes.

Langage et vision de la machine

Les symbiotes de Romain bathélémy et Fabien Bourlier sont elles en directe interaction avec l'espace qu'elles investissent. Nourries des sons récurrents de la médiathèque, elles inventent un langage pour dialoguer avec le passage des visiteurs. Mises au point dans cette première version lors d'une résidence en juin au Bel Ordinaire, leurs créateurs souhaitent en ouvrir le code pour permettre à chacun de posséder sa propre colonie de symbiotes bavardes.

Car pour parler avec la machine, il faut comprendre son langage, totalement différent du nôtre. Benjamin Grosser le figure dans Computers watching movies. Comme son nom l'indique, l'œuvre distille des extraits de films dont nous n'entendront que la bande sonore alors que l'ordinateur les interprète sur l'écran en dessins. Seule la synchronicité des mouvements et des sons dit la relation entre ces classiques du cinéma et ce que nous voyons, qui est plutôt de l'ordre de l'abstraction pure. La machine ne voit pas la même chose que nous. D’ailleurs, nous nous servons d'elles pour voir au-delà de nos capacités physiques, notamment dans l'observation du microscopique.


Trafic 2.0, art et science microfluidique de Dominique Peysson, 2016. Photo Sarah Taurinya.

Dominique Peysson connecte du matériel médical et de projection pour une étude de la cellule primordiale et ses changements d'états fluides. La pièce évoque la relation de plus en plus étroite entre machine et biologie, l'évolution vers les matières actives porteuses d'informations, la fusion entre le vivant et les matériaux de synthèse qui va certainement changer radicalement notre rapport à la machine.

La machine-corps


The spleen 2.2, sculpture de Zaven Paré, 2010, Bel Ordinaire. Photo Sarah Taurinya.

Un intestin isolé qui glougloute dans sa cage de meccanos, une schématisation graphique dadaïste du fonctionnement du cerveau… le white cube de l'exposition nous renvoie l'image de nos corps physique via la science et la médecine. Des corps fragmentés, des organes réduits à leur seule fonctions, sans mystère. The centrifuge Brain Project parodie de façon très drôle les expérimentations sur le sujet humain. Cette fiction très élaborée de Till Nowak (plans, documentaire) présente les travaux du chercheur Nick Laslowicz qui étudie l'impact de la force centrifuge sur les personnes en les soumettant aux attractions foraines. Il détourne des images d'archives en y superposant un discours imaginaire "Ils ne savaient pas qu'ils allaient y rester 14h" ou "Gravity is a mistake (…) Nous nous battons contre les forces qui nous maintiennent au sol". Ironie joyeuse face aux efforts dérisoires de l'homme pour échapper à sa condition (notamment via la science).

Le point commun de ces machines sensibles est de tordre les lieux communs sur notre rapport à la mécanisation en remettant l'humain qui les conçoit au centre. Tous les artistes présents fabriquent eux-même une partie ou la totalité de leurs œuvres, ouvrent la boîte noire pour y impulser leurs visions.  La plupart des fantasmes actuels liés aux machines vient de leur méconnaissance, et du secret qui entoure les intentions de leurs créateurs. Dans ces expositions, elles jouent clairement leur rôle de médium d'imaginaires et de questionnements, loin d'une pensée binaire, qui selon Gwenola Wagon (lors de la conférence L’avenir des machines : entre science et fiction ?), masquerait le problème véritable, "l'optimisation générale des coûts et des revenus" qui justifierait l'androïdisation de l'homme et son esclavage.

Festival Acces)s( à Pau
Du 10 octobre au 9 décembre 2017
acces-s.org

 

 

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